Strasbourg

Strasbourg vue de la cathédrale par Victor Hugo

 

« Tout à coup, à un tournant de la route, j’ai aperçu le Münster. L’énorme cathédrale, le sommet le plus haut qu’ait bâti la main de l’homme après la grande pyramide. Je n’ai jamais rien vu de plus imposant. »

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« Le Münster est véritablement une merveille. Les portails de l’église sont beaux, particulièrement le portail roman, il y a sur la façade de très superbes figures à cheval. La rosace est noble et bien coupée, toute la face de l’église est un poème savamment composé. Mais le véritable triomphe de cette Cathédrale, c’est la flèche. C’est une vraie tiare de pierre avec sa couronne et sa croix. C’est le prodige du gigantesque et du délicat. J’ai vu Chartres, j’ai vu Anvers, il me fallait Strasbourg ».

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L’église vue, je suis monté sur le clocher. Vous connaissez mon goût pour le voyage perpendiculaire. Je n’aurais eu garde de manquer la plus haute flèche du monde. Le Munster de Strasbourg a près de cinq cents pieds de haut. Il est de la famille des clochers accostés d’escaliers à jour. C’est une chose admirable de circuler dans cette monstrueuse masse de pierre toute pénétrée d’air et de lumière, évidée comme un joujou de Dieppe, lanterne aussi bien que pyramide, qui vibre et qui palpite à tous les souffles du vent. Je suis monté jusqu’en haut des escaliers verticaux. Je me suis arrêté à la naissance de la flèche proprement dite.

Quatre escaliers à jour, en spirale, correspondant aux quatre tourelles verticales, enroulés dans un enchevêtrement délicat de pierre amenuisée et ouvragée, s’appuient sur la flèche, dont ils suivent l’angle, et rampent jusqu’à ce qu’on appelle la couronne, à environ trente pieds de distance de la lanterne surmontée d’une croix qui fait le sommet du clocher. Les marches de ces escaliers sont très hautes et très étroites, et vont se rétrécissant à mesure qu’on monte. Si bien qu’en haut, elles ont à peine la saillie du talon. Il faut gravir ainsi une centaine de pieds, et l’on est à quatre cents pieds du pavé. Point de garde-fous, ou si peu qu’il n’est pas la peine d’en parler. L’entrée de cet escalier est fermée par une grille de fer.

On n’ouvre cette grille que sur une permission spéciale du maire de Strasbourg, et l’on ne peut monter qu’accompagné de deux ouvriers couvreurs, qui vous nouent autour du corps une corde dont ils attachent le bout de distance en distance, à mesure que vous montez, aux barres de fer qui relient les meneaux .

D’où j’étais, la vue est admirable. On a Strasbourg sous ses pieds, vieille ville à pignons dentelés et à grands toits chargés de lucarnes, coupés de tours et d’églises, aussi pittoresque qu’ aucune ville de Flandre. L’Ill et le Rhin, deux jolies rivières, égaient ce sombre amas d’édifices de leurs flaques d’eau claires et vertes. Tout autour des murailles s’étend à perte de vue une immense campagne pleine d’arbres et semée de villages. Le Rhin qui s’approche à une lieue de la ville, court dans cette campagne en se tordant sur lui-même.

En faisant le tour du clocher, on voit trois chaînes de montagnes, les croupes de la Forêt Noire au nord, les Vosges à l’ouest, au midi les Alpes. On est si haut que le paysage n’est plus un paysage; c’est comme ce que je voyais sur la montagne de Heidelberg, une carte de géographie, mais une carte de géographie vivante, avec des brumes, des fumées, des ombres et des lueurs, des frémissements d’eau et de feuilles, des nuées, des pluies et des rayons de soleil. Le soleil fait volontiers fête à ceux qui sont sur de grands sommets. Au moment où j’étais sur le Munster, il a tout à coup dérangé les nuages dont le ciel avait été couvert toute la journée, et il a mis le feu à toutes les fumées de la ville, à toutes les vapeurs de la plaine, tout en versant une pluie d’or sur Saverne dont je revoyais la côte magnifique à douze lieues au fond de l’horizon, à travers une gaze resplendissante.

Derrière moi, un gros nuage pleuvait sur le Rhin; à mes pieds, la ville jasait doucement, et ses paroles m’arrivaient à travers des bouffées de vent; les cloches de cent villages sonnaient; des pucerons roux et blancs, qui étaient un troupeau de bœufs, mugissaient dans une prairie à droite; d’autres pucerons bleus et rouges, qui étaient des canonniers, faisaient l’exercice à feu dans le polygone; à gauche, un scarabée noir, qui était une diligence, courait sur la route de Metz; et, au nord, sur la croupe d’une colline, le château du Grand-Duc de Bade brillait dans une flaque de lumière comme une pierre précieuse. Moi, j’allais d’une tourelle à l’autre, regardant ainsi tour à tour la France, la Suisse et l’Allemagne, dans un seul rayon de soleil.

Victor Hugo

Textes extraits du livre « Le Rhin » écrit en 1842

Aujourd’hui l’excursion jusqu’à la pointe extrême de la flèche est devenue un récit littéraire, que l’on peut lire dans les Mémoires de Goethe ou la correspondance de Stendahl. Le voyage réel est interdit en raison de l’extrème friabilité du grès rose qui compose ce monument historique. Et seuls les spécialistes de la restauration sont appelés à se mouvoir dans les hauteurs.