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Bernard Moitessier - La Longue Route

La longue route - Bernard Moitessier

 

Le sillage s'étire, blanc et dense de vie le jour, lumineux la nuit comme une longue chevelure de rêve et d'étoiles. L'eau court sur la carène et gronde ou chante ou bruisse, selon le vent, selon le ciel, selon que le couchant était rouge ou gris. Il est rouge depuis plusieurs jours et le vent chantonne dans le gréement, fait battre une drisse parfois contre le mât, passe comme une caresse sur les voiles et poursuit sa course vers l'ouest, vers Madère, tandis que Joshua descend vers le sud à 7 noeuds dans l'Alizé.
Vent, Mer, Bateau et Voiles, un tout compact et diffus, sans commencement ni fin, partie et tout de l'Univers, mon univers à moi, bien à moi.
Bernard Moitessier - La longure route
Monet - 1885 - Voilier, Effet du soir - Paris, Musée Marmottan
Le vent tient bon, Joshua marche très vite, je sens passer dans tout mon être ce souffle de haute mer qu'on n'oublie jamais plus après qu'on l'a goûté. Quelle paix ici, au grand large !
Bernard Moitessier - La longure route
Lentoulov, Aristarkh - 1914-15 - Le Voilier
Lentoulov, Aristarkh - 1914-15 - Le Voilier
Poisson volant
J'étais descendu me coucher et j'écoutais l'eau courir sur la carène, dans un demi-sommeil, quand un violent flap-flap retentit sur le pont. Je bondis en criant : « Poisson volant » et réussis à l'attraper du premier coup car il est encore tout lumineux de la phosphorescence de l'eau.
Bernard Moitessier - La longure route
Poisson volant
 
Le soleil se lève, le soleil culmine, puis le soleil se couche et un jour pousse l'autre en beauté. Il y a seulement un mois que nous sommes partis, c'est comme si j'étais en mer depuis toujours avec mon bateau. Cette impression que rien ne changera, que la mer restera la même, dans son bleu lumineux. Le vent ne tombera plus, Joshua n'arrêtera
jamais de creuser son sillon dans l'océan, pour la joie d'en faire naître des gerbes d'écume, pour le plaisir très simple de courir la mer sous le soleil et les étoiles.
Bernard Moitessier - La longure route
Nolde - 1939 - Sunset at sea
 
Nolde - 1939 - Sunset at sea
Cap Horn
Le Horn est tout près, une trentaine de milles à peine, invisible sous les gros cumulus qui cachent les montagnes de la Terre de Feu. Parfois il me semble distinguer vaguement quelque chose à une main sur la gauche de l'étrave. Et Diego-Ramirez qui était toute ma vie quand je l'ai vue naître quelques heures plus tôt est déjà un beau souvenir
de la route du Sud.
Bernard Moitessier - La longure route
Le Cap Horn
 
Le soleil se pose sur l'horizon, net, sans une bavure, rouge dans un ciel totalement dégagé. Plus tard dans la nuit, j'assiste presque au coucher de Vénus tant le ciel est limpide. J'avais pu faire mon yoga en tenue de bain de soleil intégral, avant la méridienne. La brise force 4 était douce et tiède, je la sentais entrer en moi avec le soleil. La vie est une chose merveilleuse quand on peut la vivre vraiment, quand seul compte l'instant présent, comme pour les animaux.
Bernard Moitessier - La longure route
dessin de Bernard Moitessier
 
Dessin de Bernard Moitessier

Le temps de choisir


Encore un arbre, deux arbres, trois arbres... toute une rangée d'arbres. Pour que les autos  puissent passer bien à l'aise. Il faut cent ans pour faire un arbre centenaire que la pelleteuse géante déracine en trente secondes. L'homme a inventé la pelleteuse et la bétonneuse pour qu'elles travaillent à sa place. Alors, elles travaillent comme on leur a appris, avec efficacité,
Sans s'embarrasser de détails. Elles travaillent vraiment. Et quand il n'y a plus de travail pour elles, elles en inventent. Elles ne peuvent pas rester inactives, elles en crèveraient.
Bernard Moitessier - La longure route

Gestel, Leo - 1910-11 - Arbre d'automne
 

 

Bernard Moitessier
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